
Un nombre croissant d’inquiétudes concernant le projet de loi ougandais sur les tribunaux Kadhi alimente le débat dans les milieux religieux et juridiques, des critiques mettant en garde contre ses implications potentielles pour la liberté religieuse, tandis que ses partisans affirment que la législation ne fait que formaliser des dispositions constitutionnelles existantes.
Le groupe de défense juridique ADF International a averti que le projet de loi pourrait élargir le rôle de la loi islamique d’une manière susceptible d’affecter à la fois les musulmans et les non-musulmans. Dans une déclaration récente, l’organisation a indiqué que la proposition pourrait « créer un système juridique parallèle » et soulever « de sérieuses préoccupations en matière de liberté religieuse ».
« Le projet de loi ougandais sur les tribunaux de la charia soumettrait les chrétiens et d’autres non-musulmans à la loi islamique, tout en sapant les droits fondamentaux, en particulier pour les femmes, les enfants et les convertis religieux », a déclaré Kelsey Zorzi, directrice du plaidoyer pour la liberté religieuse mondiale chez ADF International.
Le groupe a également soutenu que certains aspects du projet pourraient dépasser le cadre d’une participation volontaire.
« Des non-musulmans pourraient être entraînés dans la juridiction de ces tribunaux », a indiqué ADF, évoquant des préoccupations liées aux familles mixtes et aux litiges successoraux.
Ces mises en garde se sont largement diffusées, en particulier parmi les communautés chrétiennes, où les questions d’égalité devant la loi et de liberté de croyance restent centrales.
« Nous demandons à tous les Ougandais de s’exprimer contre l’adoption du projet de loi sur les tribunaux Kadhi », a déclaré Arthur Ayorekire, vice-président de la Fraternité des avocats chrétiens d’Ouganda, dans le rapport d’ADF International. « Ce projet n’est pas nécessaire et ne fera qu’entraîner une incertitude juridique, des tensions entre groupes religieux et pourrait potentiellement permettre à l’extrémisme de s’implanter en Ouganda. »
Cependant, en Ouganda, le débat est plus nuancé. Le projet de loi sur les tribunaux Kadhi, publié pour la première fois le 27 février, est désormais en voie d’examen parlementaire.
S’il est adopté, il établirait un système formel de tribunaux islamiques chargés de traiter des affaires personnelles telles que le mariage, le divorce, l’héritage et la tutelle.
Les partisans du projet soutiennent qu’il ne s’agit pas d’une introduction nouvelle de la loi islamique, mais de la mise en œuvre tardive d’une disposition constitutionnelle.
« Le projet actuel n’introduit pas la charia dans le système juridique ougandais », a écrit Mukasa Sirajeh Katantazi, commentateur juridique et dirigeant musulman. Selon lui, il vise plutôt « à opérationnaliser une disposition constitutionnelle restée inactive pendant plus de trois décennies ».
La Constitution ougandaise de 1995 prévoit déjà l’existence de tribunaux Kadhi à l’article 129, bien qu’aucune loi complète n’ait encore défini leur fonctionnement pratique. Les promoteurs du projet affirment que le texte actuel comble cette lacune.
Des responsables religieux au sein de la communauté musulmane ont également appelé à une adoption rapide de la législation. Le Conseil suprême musulman d’Ouganda a exhorté le Parlement à accélérer le processus, qualifiant le projet de « législation attendue de longue date » qui renforcerait l’accès à la justice pour les musulmans dans les affaires personnelles.
Des professionnels du droit partagent cet avis. Lors d’une récente réunion à Kampala, des avocats musulmans ont été encouragés à se préparer à la mise en place éventuelle des tribunaux, des responsables soulignant que « la justice demeure un pilier central de la tradition juridique islamique ».
Pour les partisans, le projet concerne moins une expansion qu’une structuration, visant à intégrer les mécanismes informels de résolution des litiges religieux dans un cadre juridique réglementé.
Néanmoins, les préoccupations persistent quant à la manière dont ces tribunaux fonctionneraient dans la pratique. Les critiques affirment que la question clé n’est pas l’existence de tels tribunaux, mais de savoir si la participation restera strictement volontaire et limitée aux musulmans. ADF International a remis en question la solidité des garanties prévues dans le projet pour empêcher tout dépassement de juridiction, en particulier dans les cas impliquant des personnes de confessions différentes.
« L’adoption de ce projet représenterait une expansion dangereuse de la loi de la charia en Afrique subsaharienne à un moment où la persécution des chrétiens est en hausse », a déclaré Zorzi.
Le débat a également ravivé des questions plus larges sur l’interaction entre le droit religieux et les systèmes juridiques nationaux, une tension qui n’est pas propre à l’Ouganda.
Dans le pays voisin, le Kenya, un système similaire de tribunaux Kadhi est explicitement défini et limité par la Constitution. L’article 170 de la Constitution kenyane stipule que ces tribunaux n’ont compétence que pour des questions de « statut personnel, mariage, divorce ou héritage » et uniquement lorsque « toutes les parties professent la religion musulmane et se soumettent » à leur autorité.
Cette double exigence — foi commune et soumission volontaire — a été essentielle pour maintenir un équilibre entre reconnaissance religieuse et égalité constitutionnelle.
L’expérience du Kenya n’a pas été exempte de controverses. L’inclusion des tribunaux Kadhi dans la Constitution de 2010 avait suscité une forte opposition de certains responsables chrétiens, qui estimaient qu’elle brouillait la séparation entre religion et État.
Avec le temps, cependant, le système a fonctionné dans des limites clairement définies, servant une communauté spécifique sans dépasser son cadre. Cette comparaison influence désormais largement le débat en Ouganda.
Les partisans du projet ougandais citent le Kenya comme preuve que des tribunaux religieux peuvent coexister dans un cadre juridique laïque. Les critiques, toutefois, estiment que la proposition ougandaise doit être examinée avec attention afin de garantir des protections tout aussi claires.
Katantazi a reconnu que le projet n’est pas exempt de défauts, notant que « des garanties plus claires sur le caractère volontaire » et des protections procédurales renforcées amélioreraient la confiance du public.
Cette reconnaissance met en évidence un rare point de convergence dans un débat par ailleurs polarisé : tant les partisans que les critiques s’accordent à dire que les détails de la loi détermineront en fin de compte son impact.
Pour de nombreux observateurs, la question dépasse les aspects techniques du droit. Elle touche au cœur de la manière dont une société diverse protège la liberté religieuse tout en garantissant l’égalité devant la loi.
Le système juridique ougandais intègre déjà, dans certains domaines, le droit coutumier et les pratiques religieuses, reflétant une reconnaissance plus large de la diversité culturelle et religieuse.
Le projet de loi sur les tribunaux Kadhi, affirment ses partisans, s’inscrit dans cette tradition. Mais les critiques restent prudents, soulignant que toute extension de la juridiction religieuse doit être soigneusement équilibrée avec les garanties constitutionnelles.





